La nuit tous les chats sont… mobiles

Quand on parle Mobilité, on pense le plus souvent aux déplacements pour se rendre au travail, au centre commercial, à l’école des enfants... c’est-à-dire à des activités pratiquées le jour. Ce n'est pas étonnant : les déplacements nocturnes sont bien inférieurs aux diurnes. Dans l’agglomération toulousaine par exemple, près de la moitié des déplacements se concentrent dans les périodes de pointe, c’est-à-dire entre 7h et 9h et 16h et 19h ; ceux commencés après 20h ne représentent que 7 % de l’ensemble des déplacements (source).

La mobilité de nuit, loin de l'anecdotique.

  • En Ile-de-France, on compte 9,4 millions de trajets en Noctilien. Le bus de nuit de la RATP fait recette, avec une progression de 100% depuis 2005. (source)
  • Les transports en commun de l’agglomération grenobloise enregistrent depuis 2013 une hausse de fréquentation de 52% de leur réseau en soirée (source)
  • Un article de La Dépêche du Midi relate que la fréquentation du métro après minuit a doublé le week-end à Toulouse.

Petit panorama de cette mobilité à part entière et de ses enjeux, avec Christophe Vidal, Président de l’association Toulouse Nocturne et désigné “Maire de la Nuit de Toulouse 2014”.

BlogdesMobilités : Bonjour M. Vidal, pourriez-vous nous décrire les besoins en mobilité des noctambules, quelle est la typologie des déplacements nocturnes à Toulouse ?

A Toulouse, nous avons quelques 100 000 personnes qui utilisent chaque mois les transports en commun entre minuit et 3h du matin, et c’est en augmentation. Ce sont les chiffres que nous avons depuis que le Noctambus a été créé, en 2011, avec une ligne qui fait Gare Matabiau - Université Paul Sabatier de 1h à 4h du matin, puis en novembre 2014 avec l’étalement des horaires du métro jusqu’à 3h du matin les week-ends.

A Toulouse on compte 110 000 étudiants, nous avons une société où les gens sortent. Le terreau est existant concernant les besoins en mobilité nocturne, qui appellent à développer une offre de transports de jour comme de nuit.

Mais la mobilité, ce n’est pas que les transports en commun : c’est aussi par exemple l’offre de parking, notamment la nuit. Rappelez-vous cela a été un grand débat à Toulouse sur le coût du parking la nuit, on est revenu à un tarif hyper compétitif de 5€ entre 19h30 et 3h du matin pour les parkings Vinci Park. Cela participe aussi à la mobilité, de pouvoir venir avec son véhicule en ville. Même si ce n’est pas la panacée, ça permet quand même aux gens de venir en ville, de ne dépenser que 5€ le soir. Par contre, il faut vraiment être dans cette fourchette horaire. Si vous arrivez à 19h20 ou partez à 3h05, vous allez payer plein pot. Mais c’est important de penser aussi aux gens qui se sentent plus en sécurité dans leur voiture, d’avoir une offre qui s’adresse aussi à ce public-là.

BdM : Pouvez-vous nous décrire la population de noctambules, quels sont ceux qui ont les besoins de mobilité les plus forts?

On a une particularité à Toulouse, nos étudiants, qui pour la plupart n’ont pas de véhicule. A ce jour les jeunes sont habitués à marcher, mais pour des raisons sécuritaires progressivement ils comprennent que lorsqu’ils quittent Saint-Pierre, et qu’ils prennent le bus pour rejoindre les Carmes, Jean Jaurès ou autre, monter dans une navette leur évite de passer par des rues, en pleine nuit, avec des gens alcoolisés et dangereux.

La demande principale aujourd’hui reste quand même sur “je suis en ville, je sors, je veux rentrer dans les pools universitaires, je veux rentrer à Purpan, à Paul Sabatier, à Chapou…” Il y a une offre à développer, on est d’ailleurs en train de réfléchir à modifier les parcours des bus nocturnes.

Sur quelques quartiers, la navette peut répondre aussi aux besoins des actifs et des gens plus âgés, qui vont se dire “ah tiens y a un bus qui passe toutes les 20 minutes, je suis au Télégramme je veux rejoindre le Grand Zinc à Compans, plutôt que de me garer en double file, de me prendre une amende, ou de laisser ma voiture à Arnaud Bernard où j’ai peur qu’elle se fasse casser, je vais prendre la navette.” Mais je ne suis pas certain que ce soit le plus gros de la clientèle.

Moi je suis tout à fait favorable aux VTC, covoiturage, taxis, navettes, que tout cela soit hyper développé pour qu’on ne voit personne errer dans la rue, fatigué, devenant une proie.

En terme de répartition des publics nocturnes à Toulouse, notre retour d’expérience terrain c’est que le jeudi soir c’est éminemment étudiant. Les vendredis et samedis on voit plus de trentenaires voire des quadras et quinquas qui sortent. La population du samedi soir dépasse largement les seuls Toulousains, on récolte aussi des gens de Montauban, d’Albi, etc, qui vont venir sortir à Toulouse.

On n’a pas encore fait d’étude localement sur la typologie des gens qui sortent la nuit mais à Bordeaux une doctorante, Cécilia Comelli, a fait un travail très approfondi sur les flux nocturnes. C’est un sujet intéressant !

BdM : Quels sont les enjeux, les problématiques reliées à la mobilité by night ?

On est en plein dans ce que j’appelle “penser la ville la nuit autrement”. Aujourd’hui, une ville se doit de mettre en place une vraie politique de gestion de son champ nocturne. C'est complètement embryonnaire dans notre ville et ailleurs, même si des efforts ont été faits. On est d’avantage sur une réflexion autour de la sécurité, en mettant en place des brigades de nuit, un renforcement de la vidéoprotection, avec aussi une réflexion autour de l’attractivité de la ville la nuit via le plan Lumière. Mais de vrais enjeux existent autour de la mobilité nocturne.

Une ville la nuit doit être ad hoc, complète. Elle doit pouvoir offrir des services tous azimuts, qui soient pensés également sur le plan géographique, c’est-à-dire en termes d'aménagement du territoire. Il ne s’agit pas que la ville vive 24/24h la nuit, dans toute sa globalité, mais il peut y avoir des quartiers labellisés “quartiers festifs”, ce qui fait que les gens ont une information, savent où ils s’installent, ont des repères précis.

On peut marketer une cité la nuit, et disposer d’une offre de transports et de mobilité performante. La nuit est un facteur d’attractivité pour une cité. On peut communiquer sur cela, d’autant plus qu’aujourd’hui le Ministère des Affaires Etrangères, qui est en charge du tourisme, a créé un pôle d’Excellence Tourisme Nocturne, qui vise à faire la promotion de nos cités la nuit au plan international. Il y a une compétition européenne et internationale en terme d’attractivité des métropoles la nuit. Cela attire des clients.

Les villes se doivent de réfléchir à leur marketing territorial nocturne. La mobilité en fait partie. Pouvoir dire à un touriste “vous avez des bus la nuit, vous avez x VTC, x taxis pour vous déplacer, c’est quand même quelque chose chose qui fait qu’on se dit Ah! C’est bien ! c’est bien organisé”.

Nous avons au total à Toulouse une soixantaine de taxis qui circulent mais pas toutes les nuits. C’est peu. Si vous en avez une vingtaine qui tournent chaque nuit c’est déjà bien.

Il existe environ 200 VTC sur l’ensemble de l’aire urbaine. S’il n’y avait pas les VTC, il n’y aurait aucune réponse après minuit ou 3h du matin en termes de transports, à part les vélos mais qui peuvent être dangereux si on est un peu alcoolisé. Il y a une vraie défaillance. Il faut pouvoir proposer de vrais services, dont le covoiturage, organisé, pour pouvoir faire des retours, des déplacements en toute sécurité.

Les enjeux de mobilité, pour moi, touchent au segment prévention / réduction des risques c’est-à-dire sécurité la nuit, à l’attractivité de la cité ainsi qu’à la prise en compte des besoins des différents publics, notamment les riverains. Les risques ce sont les agressions.

Il y a quand même 200 viols déclarés en 2015 à Toulouse et les experts s’emploient à dire que lorsqu’on en déclare 200 cela veut dire qu’il y en a eu 2000. On multiplie par 10 le chiffre, parce que beaucoup de jeunes femmes n’osent pas porter plainte parce que c’est le copain du copain dans une situation floue et gênante.

Il y a bien sûr aussi l’alcoolisation, donc les problèmes de santé qui vont avec ça, la drogue qui circule…

Avoir de la mobilité est un moyen de sécuriser la nuit.

Avoir une mobilité performante permet aussi de limiter les nuisances nocturnes : les gens se disent “ah bah oui y a pas de bus, y a pas de métro, y a pas de ceci ou cela, donc je traine”.

C'est ainsi qu’on se retrouve avec des jeunes qui traînent 1h de plus sur une place publique en se disant “de toutes façons on peut rien faire, on ne veut pas aller en boite c’est trop cher, on ne veut pas rentrer, y a pas de transport, donc on reste là”.

Dans des villes qui sont aujourd’hui en proie à des levés de bouclier et un très fort lobbying de la part des associations de riverains, il faut pouvoir répondre au besoin des gens qui sont dehors mais aussi à tous ceux qui veulent dormir, en accompagnant les gens qui veulent rentrer. Cela permet de libérer les lieux publics.

BdM : quelles solutions, dispositifs peuvent être mis en place? La mobilité nocturne idéale ce serait quoi?

Nous travaillons déjà sur plusieurs dispositifs avec Toulouse Nocturne, mais c’est d’avoir :

  • des bus de nuit. Si ça tourne bien, c’est l'idéal, comme les bus que nous avons mis en place autour de Toulouse, sur les boulevards extérieurs ;
  • développer d’autres types de navettes, en étoile, qui desservent tous les pôles universitaires la nuit ;
  • avoir une offre taxis et VTC performante, devant les boîtes de nuit entre 4 et 6h du matin. On y travaille aussi. Je pense aux étudiants avant tout, aux jeunes, pour qui il faut une offre de forfaits taxi-VTC attractive et adaptée, avec un tarif qui ne dépasse pas les 10€ par exemple pour les moins de 25 ans. Ainsi la jeune fille qui sort de boîte à 5h du matin, paf elle a son VTC, son taxi, sécurisé, comme à Barcelone ;
  • Le métro 24/24 le WE. Cela a été évoqué avec Monsieur le Maire au moment de l'étalement des horaires du métro le WE. Ensuite il faut évaluer l’impact coût et l’impact social, éviter les levés de boucliers. Cela a coûté 600 000 € annuels d’étaler les horaires entre 1h et 3h du matin les WE. Prolonger de minuit à 2h le jeudi soir coûterait 270 000 €, auxquels il faut ajouter l’impact / coût en terme d’organisation, de maintenance des lignes etc, qui se situe entre 500 000 et 1 million d’euros.

Avec Toulouse Nocturne, nous avons mis en place ce réseau de bus de nuit avec les Voyages Duclos, 3 navettes bus circulant de minuit et demi à 6h les jeudis, vendredis et samedis. Mais c’est sûr que c’est un budget ! Trois bus comme cela c’est 17 000 € / mois environ. Nous sommes le coordinateur et l'opérateur de ce dispositif, les Voyages Duclos sont partenaires. Ils payent leur chauffeur et sont responsables de la sécurité. Toulouse Nocturne est en charge de tout l’investissement communication. Il faut 600 passagers par soir pour atteindre le seuil de rentabilité. C’est 2€ le trajet ou 4€ la nuit en illimité.

Un point en particulier serait de faire en sorte que les métros terminent en semaine à minuit et demi au lieu de minuit, par rapport au train qui arrive blindé de Paris à minuit.

Voir aussi les flux entre Montpellier et Toulouse, faire des études pour évaluer les besoins. Il y a des trains, des TGV, dont le dernier départ pour Montpellier est à 21h. Vous avez d’un côté 110 000 étudiants, de l’autre 77 000 étudiants, on a quand même des flux de business entre ces 2 villes, imaginez le Montpelliérain qui vient à Toulouse pour la journée, qui fait sa journée de business puis qui reste dîner, il lui faudrait au moins un train qui part vers 22h30 pour éviter l’usage de la voiture et lui permettre de travailler dans le train. Il s’agit au final d’avoir une réflexion d’Occitanie, accentuer ce mouvement-là.

En France il y a plus de 10 millions de personnes qui travaillent la nuit entre 21h et 6h du matin, de façon occasionnelle ou habituelle, c’est à prendre en considération. Concernant la Ville Rose nous sommes en train de faire, en synergie avec la Mairie de Toulouse, une étude qui sera livrée en juin 2017 pour savoir combien nous avons de travailleurs de nuit. Cela nous permettra de travailler sur ces flux.

Quand il y a eu cette élection de maire de nuit, on a beaucoup flyé sur les terrasses, on est allé parler avec les Toulousains et on leur demandait ce dont ils avaient besoin la nuit, et tous répondaient “Transport, transport ! Et sécurité”.

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Murielle Renard

Responsable de Communication chez Coovia

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